Troll Enez Morbihan

Je somnole doucement dans le ferry qui nous emmène sur l'île d'Arz. Il est 7h15, le réveil a sonné il y a 3 heures déjà, et Francis, co-organisateur, prend la parole: "Tout le monde en tenue de compétition, on accoste !". Le jour n'est pas encore levé et pourtant je débarque avec quelques 210 personnes, toutes équipées en combinaison de natation et runnings aux pieds. Dans quelques minutes Chris, aka Enzo, et moi nous élancerons pour un swimrun de 48kms dans le golfe du Morbihan (42kms cap / 6kms nat). Une ou deux lignes droites pour se réveiller un peu et, déjà, il faut se grouper pour prendre le départ. Un dernier mot de l'organisation pour nous souhaiter bon courage et voila que le signal est donné de lâcher les chevaux. Go !

Ca part fort devant et, hormis quelques clowns de l'US Ivry toujours enclins à mettre un peu de bonne humeur dans nos escapades sportives, les autres ont l'air de vouloir imprimer un rythme soutenu dès le début. Enzo et moi nous calons un peu sur l'allure pour être aux avant-postes. Durant ces premiers kilomètres c'est encore la nuit qui nous accompagne, quelques torches et/ou bénévoles bien matinaux nous guident sur le parcours et nous trouvons notre chemin sans problème. Nous sommes deux binômes en tête, des normands (team 96) nous accompagnent, bien décidés visiblement à faire le rythme...surtout l'un des deux. Il prend facilement les commandes de notre groupe de 4. Pourtant nous évoluons sur des sentiers où les dépassements sont difficiles et son binôme est derrière nous deux. Aussi nous le laissons parfois prendre un peu d'avance, en effet le swimrun se court à deux, on doit rester ensemble de bout en bout et il sera obligé de l'attendre à un moment...autant se caler sur le plus lent. Nous longeons la côte Est de l'île et bénéficions d'un lever de soleil magnifique, la vue sur le golfe est splendide. Je me sens super bien, l'allure est soutenue mais ça va je suis bien préparé de ce côté là et je m'attends plutôt à ce que ce soit Enzo qui me donne le tempo. Nous croisons des lapins en pagaille, des faisans surpris au réveil, une belle balade en somme. Les normands ne me paraissent pas bien dangereux pour nous, l'un des deux exprime son souhait de (déjà) lever le pied et nous prenons naturellement la tête de course pour parvenir en leaders à la première mise à l'eau au bout de 6,5kms.

750m au programme, distance significative mais pas effrayante pour un démarrage. Dans l'eau je sais que le rapport de force peut s'inverser. Au sein de notre binôme déjà car je suis bien en dessous des rythmes que peut tenir mon acolyte. Vis à vis des autres équipes ensuite, nous devrions, a priori, les dominer à pied tandis que dans l'eau il est probable que certains soient devant nous. Le jour naissant ne nous aide pas à bien visualiser la sortie du plan d'eau mais un kayak nous ouvre la route. Dès les premiers mètres mes hypothèses se confirment et assez vite Enzo en vient à me pousser pour avancer. Un binôme revient à notre hauteur un peu avant la sortie d'eau et je fais l'effort pour rester avec eux. Nous sommes au coude à coude quand je peux enfin mettre un pied au sol et démarrer la cap sous les encouragements appuyés de l'équipage du semi-rigide qui fait la sécu. Sur la cap nous reprenons rapidement les commandes. Je laisse Enzo faire le rythme pour ne pas le mettre trop haut, la course est longue et il ne faut pas commettre l'erreur d'être au dessus de nos capacités maintenant on le paierait plus tard. Je lui laisse quelques mètres pour voir où poser mes appuis et nous déroulons sans souci. Au bout de 3kms je commence à m'équiper: fermeture de la combi, bonnet sur la tête et lunettes sur le front, j'ai en tête 3,5kms sur cette section...mais aucune oriflamme à l'horizon. Je continue mon effort évidemment mais équipé comme pour la nat je monte doucement en température. Finalement il faudra peut-être 1,5kms de plus pour atteindre la deuxième mise à l'eau et je suis heureux de savoir que je vais pouvoir me rafraichir.

Là changement de stratégie, pour homogénéiser le niveau entre nous deux on sort la corde. Enzo l'accroche dans son dos et moi autour de ma taille. Ca marche bien...en terme de rythme. En terme de confort c'est l'enfer: je suis obligé de suivre le rythme, ne peut même pas prendre le temps de remettre mes lunettes en place alors qu'elles me scient littéralement l'arête du nez. Du reste j'ai ma tête dans les pieds de mon pilote et la corde qui me bloque parfois les bras quand je ne suis pas bien aligné. En résumé c'est IN-FER-NAL. Ces 800m sont une éternité, je souffre le martyr et commence à angoisser des looooongues portions de natation à venir. Néanmoins on avance et c'est déjà pas mal, on découvre un peu le système de la corde mais force est de constater que ça porte ses fruits. A la sortie d'eau nous sommes toujours devant et perdons la tête de course uniquement pour quelques secondes sur le ravitaillement en sortie d'eau le temps notamment d'enlever le haut de la combi. Pas d'inquiétude néanmoins car on sait que nous venons de poser le pied sur l'île aux Moines et qu'une section de 14kms à pied nous attend. De quoi se refaire largement surtout si on est équipé confortablement. Avec Enzo nous cherchons un moment comment enrouler la corde pour ne pas qu'il soit gêné puis, assez vite, nous reprenons les rênes de la course. Les bretons (team 39), ne tentent pas de s'accrocher donc tout va bien. La progression sur l'île est très sympa, nous surprenons la faune qui se réveille et quelques promeneurs. Nous les alertons chaque fois sur la densité de coureurs qui arrive tout comme nous prévenons les nombreux chasseurs du coin afin de les prévenir d'une cohabitation à venir sur leurs sentiers habituels. Nous prenons les devants à tour de rôle mais hélas, arrivé à mi-distance de cette portion, le voyant rouge s'allume: tiraillement dans le mollet de mon binôme. Il remet ses manchons correctement mais impossible de repartir sur le même rythme. La priorité sur le moment c'est de lever le pied pour voir si ça passe et tant pis pour les poursuivants du moment. C'est sur un rythme plus tranquille que nous arrivons donc au ravitaillement, toujours en tête mais avec à l'esprit que dorénavant ce sont les poursuivants qui gagnent du temps. Qu'importe l'essentiel c'est déjà de ne pas se blesser. Nous repartons justement au moment où les deuxièmes arrivent, de quoi juger des écarts. Pour eux comme pour nous. Dans les côtes je sens que c'est difficile pour Enzo, sur le plat on maintient un rythme autour de 4'35/km, loin de l'allure souhaitée mais suffisant pour maintenir les écarts visiblement car personne ne revient. Nous arrivons sur la pointe du Trech, toujours devant mais le sourire en moins. Les organisateurs sont là, pleins d'énergie comme toujours. Nous nous mettons à l'eau au moment où arrivent nos poursuivants, des bretons: l'équipe n°39.

300m pendant lesquels la gestion de la corde est bien plus aisée que précédemment. A ce moment là je ne suis pas encore tout à fait convaincu du système mais nous sommes toujours devant lorsque vient le moment de poser le pied sur l'île Holavre. Le parcours, parfaitement balisé jusqu'ici, prend une drôle de tournure. A la sortie de l'eau un signaleur nous a bien indiqué de suivre la plage à droite jusque l'autre côté mais en fait de plage nous sommes sur une portion extrêmement escarpée, sans aucun doute dangereuse, sur laquelle nous tentons de nous extirper des ronces et multiples branches en étant prudents pour ne pas tomber 5 mètres plus bas sur des roches acérées. Nos poursuivants nous ont repris et sont avec nous à ce moment là, aucun des nombreux jet-skis ou kayaks en contrebas ne sait vraiment nous aider à sortir de ce maquis. Ce sont certainement les 100m les plus lents de la course, ceci dit je suis presque certain que nous avons mal été orientés et que nos 200 poursuivants ne devraient pas passer par là. Nous finissons, enfin, par nous mettre à l'eau, en deuxième position cette fois le temps d'accrocher la corde autour de ma taille. 1500m à faire jusque l'île Grande Logoden. Dans l'eau, et c'est une vraie surprise, nous revenons sur nos concurrents. Nous sommes en train de les doubler quand survient la deuxième tuile de la course: la corde nous lâche. En fait de corde nous utilisions un fil à linge, lisse donc et avec lequel les noeuds ne sont pas très fiables. Le mousqueton a disparu et impossible de trouver une solution dans l'eau donc on repart chacun de son côté. Par conséquent je me retrouve distancé assez vite, déjà moins bon nageur je subis complètement cette portion dans laquelle la houle nous malmène salement. J'ai du mal à m'orienter, le courant me laisse sur place et je dois boire une bonne moitié de tout le golfe du Morbihan. Je pars beaucoup trop sur la droite et perds un temps précieux pour, enfin, retrouver la bonne route. Si Enzo ne peut pas bien courir et moi pas bien nager nous allons avoir du mal à honorer notre statut. Pourtant nous venons finalement à bout de cette difficulté et reprenons notre costume de coureur sur Grande Logoden. Plus facile à dire qu'à faire ceci dit car avec de l'eau jusqu'aux cuisses et empêtrés dans les algues nous avons du mal à nous mettre debout justement.

Il n'y a que 800m à faire à pied mais ce n'est pas vraiment de la course, nous progressons sur des roches glissantes et avons de l'eau au minimum jusqu'aux chevilles. Quand nous arrivons à la mise à l'eau suivante (pour seulement 100m de nat) nous voyons les premiers sortir de l'eau. 2-3 minutes de retard quoi. Les 100m expédiés nous progressons de nouveau difficilement sur Petite Logoden mais pas pour longtemps. 500m plus loin c'est déjà le moment de se remettre à l'eau. La côte en face à l'air lointaine, très franchement à ce moment l'envie n'est plus vraiment là. Cela fait maintenant un moment que nous sommes dans l'eau sans véritable tronçon de cap pour nous réchauffer et je commence à avoir froid. Néanmoins nous ne perdons pas de temps et je noue la corde à ma combi cette fois ci pour bénéficier de nouveau de l'entrainement d'Enzo et rester dans sa trace. Ca avance, je lève la tête de temps en temps pour voir le bateau rouge que nous avons en point de mire. Je m'efforce de fournir un maximum d'efforts mais je commence vraiment à avoir très froid. Mes jambes tremblent et j'ai une pensée pour tous les concurrents qui suivent en espérant qu'il n'y ait pas trop d'hypothermie. Cet ensemble de sections nat enchainées est vraiment dur à passer physiologiquement. La côte se rapproche, les 1000m seront bientôt bouclés. Le kayak qui nous escorte fait demi-tour c'est que nous touchons au but. Quelques mètres encore et, enfin, le pied à terre, à Arradon. Je défais les noeuds rapidement et nous partons pour 3,5kms de cap. Nous crapahutons encore pas mal sur des roches et dans l'eau mais trouvons quelques portions pour courir un peu...pas suffisamment pour nous réchauffer néanmoins. Nous sommes un peu à la recherche d'un contact visuel avec le binôme de devant pour nous situer, le moment où nous les avons aperçu n'est pas si lointain et a priori ils n'avancent pas beaucoup plus vite que nous, y compris sur terre vu le parcours. Je mets 10 bonnes minutes à commencer à ne plus grelotter mais déjà il faut penser à se remettre à l'eau. Pourtant je ne sens encore que deux blocs, sans aucune sensation, attachés à mes chevilles plutôt que de véritables pieds. Ca y est c'est le moment de se (re)baigner, j'arrive équipé dans la baie de mouillage qui sera l'avant dernier décor de natation et profite des quelques secondes d'avance pour nous renouer, au premier degré. On ne voit pas trop où il faut aller mais faisons confiance au kayakiste, il nous emmène au travers des bateaux pour déboucher 600m plus loin à Conleau. Paradoxalement je sors de l'eau mais commence à me réchauffer grâce à l'inertie de la montée en température sur la cap précédente.

Beaucoup de monde sur cette transition: le speaker de la course est là, le public donne de la voix et Stéphane l'organisateur nous annonce les premiers à 5 voire 7 minutes ! Là je suis ahuri, je ne comprends pas du tout comment l'écart a pu se creuser ainsi sur des sections de nat où, nous l'avons vu, attachés nous faisons jeu égal et sur terre il était difficile de progresser donc de se distancer. C'est un peu la stupéfaction pour Enzo et moi, le speaker profite des quelques secondes sur le ravitaillement pour nous demander nos impressions mais le pauvre est poliment éconduit car l'envie de discuter n'est pas vraiment là et la satisfaction non plus. Je calcule rapidement qu'il reste 13kms à pied et 700m de natation, vu l'approximation qu'on nous donne pour l'écart avec les premiers (5 à 7 minutes) je me dis que c'est plutôt du ressenti qu'un écart vraiment mesuré et qu'il n'est pas impossible qu'il soit plus faible. En gros il reste donc 1h d'effort et 4 voire 5 minutes peuvent être rattrapées si on s'applique. Bref je suis hyper remonté et au moment de redémarrer je pars comme une balle, à un rythme de départ de course ou presque bien décidé à remonter la pente. Hélas je suis vite rappelé à l'ordre car si moi je l'ai oublié Enzo lui subit bel et bien une contracture au mollet et il lui est impossible de partir sur cette allure. Nous nous calons donc plutôt sur du 4'35/km mais savons tous les deux que ça ne sera pas suffisant pour récupérer la tête de course. Rapidement ce n'est de toute façon plus mon souci, je vois que même à faible allure c'est difficile pour mon partenaire et le masque de la douleur apparait régulièrement sur son visage. Mine de rien il reste quand même quelques kilomètres et l'essentiel est de ne pas se blesser. Et puis une deuxième place, à conserver, ne serait pas non plus un mauvais résultat. Nous remontons donc à notre rythme vers le centre de Vannes, cherchons nos supporters attitrés du regard histoire d'avoir un peu de soutien psychologique. Beaucoup d'encouragements en remontant vers le port de plaisance mais point de crew dédié à la team 90. En revanche on aperçoit les futurs vainqueurs de l'autre côté du canal, si notre foulée témoigne de problèmes musculaires évidents la leur nous confirme que leur allure est digne de la tête de course. Nous les saluons évidemment et poursuivons notre chemin de croix jusqu'au demi-tour en haut du canal. Je scrute la rive d'en face pour, cette fois, juger de l'écart avec nos poursuivants. Nous en sommes presque au bout quand je les aperçois, nouvelles salutations. L'écart devrait être suffisant même en avançant lentement. La fin approche pour cette section cap qui, lors de l'étude du parcours, laissait penser qu'elle allait nous permettre d'emporter la course. Point de supporters, décevant mais tant pis.

Au bout de presque 10kms c'est la dernière mise à l'eau, très fraiche. Vivement l'arrivée ! Le signaleur nous retient deux minutes sur place pour un problème de bateau de sécu en retard, il nous promet d'agir de même avec le binôme qui nous suit. 700m pour finir sous l'escorte d'un semi rigide une nouvelle fois. L'organisation a vraiment fait les choses sérieusement avec une logistique de sécurité dans l'eau qui force l'admiration, tous les tronçons sont encadrés par plusieurs embarcations c'est vraiment du très bon boulot. Le balisage à pied qui m'avait un peu inquiété avant la course a également été exemplaire et compte tenu de la distance à couvrir c'est assez impressionnant, surtout pour une organisation tenue à bout de bras par un binôme à qui il convient de réserver un grand coup de chapeau pour cette superbe épreuve. Car si nous en terminons un peu entamé avec cette dernière natation, notamment à cause de la fraicheur de l'eau, et si notre épreuve est vraiment vécue sous l'angle de la compétition nous n'en avons pas moins apprécié les formidables paysages du golfe. Le tracé mérite vraiment d'être parcouru et le cadre, exceptionnel, se prête particulièrement à la pratique du swimrun. C'est l'aventure d'île en île, les alternances d'efforts et la gestion à la fois de l'endurance, des conditions et du matériel qui rend cette discipline exceptionnelle. Mais revenons sur notre fin de course. Sur la dernière section cap nous comprenons pourquoi nous n'avons aperçu personne dans Vannes: elle est là la petite famille de mon pote, ça fait du bien de voir du monde et ça participe au sentiment d'achèvement. Quelques hectomètres plus loin nous en terminons enfin, 4h55 d'effort et de difficultés pour venir à bout de ce Troll Enez Morbihan en deuxième position.

C'est un sentiment mitigé qui nous anime car finir une épreuve pareille est toujours positif et d'autant plus quand elle est vécue dans la difficulté comme ce fut notre cas. Nous sommes donc très fiers d'avoir bien figuré ici et joué les premiers rôles dans l'animation de la course néanmoins on ne peut s'empêcher de penser qu'une fois encore nos mollets nous ont joué des tours et qu'un meilleur classement était possible, cette fois ce ne sont pas les miens mais c'est aussi ça le swimrun: on court ensemble, on gagne ensemble. Aujourd'hui même si nous ne sommes que deuxièmes nous avons gagné une nouvelle passion et un ensemble de souvenirs magnifiques sur cette épreuve qui permet vraiment de partir à l'aventure dans un site aussi remarquable que l'est celui du golfe. Cerise(s) sur le gâteau nos potes de l'US Ivry terminent fort également: 6èmes, 11èmes et un peu plus loin pour le dernier binôme mais tout le monde est content de sa course et c'est bien là l'essentiel. Un dernier mot pour remercier, une nouvelle fois, les organisateurs qui ont vraiment mis sur pied une épreuve fantastique qui est la seule, à ce jour, de cette dimension en France. Cette discipline a tout pour séduire le plus grand nombre et cette épreuve pour en devenir rapidement une référence, bravo à eux !

Photos: Enez Kapad

Le 07 Oct 2015 Max a dit:

Enorme Yo Tu déchires tout comme d'hab

Le 08 Oct 2015 florent a dit:

c géant ce truc je connaissez pas
bravo

Le 09 Oct 2015 Arthur a dit:

Il en faut du cournage pour faire une épreuve comme ça.
Looks very scenic indeed.

Du très bon boulot les gars. Et moi qui croyait que le coup de la corde a linge était réserve au catch.

Le 09 Oct 2015 Nico VMT a dit:

c'est long mais ça vaud le coup de lire, je vais le faire la prochaine. 2e c'est super felicitations

Le 09 Oct 2015 bortch75 a dit:

C'est nul recommence!!

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